La vidéo : une légitimation créative dans le spectacle vivant.

 

A l'issue de ses études universitaires, Jérémie Bernaert rejoint l'association Culture Commune pour laquelle il coordonne les projets multimédia de la Scène nationale du Bassin minier du Pas-de-Calais de 2001 à 2014. A ce titre, et en tant que photographe et vidéaste, il est détaché auprès de multiples compagnies artistiques accueillies en résidence à la Fabrique Théâtrale, atelier de création de spectacle à Loos-en-Gohelle, où il produit des dispositifs vidéos pour le plateau.

 

A partir de 2003, Jérémie Bernaert commence à travailler de façon étroite avec la compagnie Hendrick Van Der Zee dont le directeur artistique est Guy Alloucherie. Ce dernier lui demande de participer à la création de nombreux projets dont La Tournée des Grands Ducs (réalisée conjointement avec KompleXKarphanaüM), Base 11/19, Les Atomics, Aimer si fort et La Brique.

 

Mais surtout cette rencontre déterminante sera à la source d’un projet hors-norme : les Veillées, films-spectacles créés in situ avec les populations de quartiers populaires en France et ailleurs dans le monde (Montréal, Maroc, Brésil, Suisse etc.). Jérémie réalise alors plus de 2000 portraits vidéos de 30 secondes, d’habitants devant leurs portes, lors de résidence sur le territoire de quinze jours à un mois. Ce projet sera répété plus de deux cent fois en quatorze ans ; les personnes rencontrées et filmées sont données à être regardées.

 

En 2015, Jérémie Bernaert rejoint l’équipe de Julien Gosselin pour construire le spectacle titanesque 2666 en vue du Festival d'Avignon 2016. Jérémie Bernaert prend part à cette aventure hors du commun et jouera 49 fois ce spectacle de 12 heures, en France et à l'étranger jusqu'en avril 2018. Sa collaboration avec Julien Gosselin se poursuit avec en ligne de mire le nouveau spectacle qui sera créé au festival d'Avignon en juillet 2018 : Joueurs, Mao II, Les Noms d’après Don DeLillo.

 

Parallèlement, en 2017 il réalise la conception vidéo du spectacle Failing to levitate in my studio de Dimitri Kourtakis au festival d’Athènes 2017 qui a été repris en ouverture du Festival d’Athènes et d’Epidaure du 1er au 5 juin 2018. Ce spectacle bifrontal se déroule dans une scénographie en forme de maison, sur les deux façades de laquelle sont diffusées les images qui sont réalisées en temps réel à l’intérieur de celle-ci à l’aide de six caméras qu’il manipule, enfermé avec le seul acteur – Aris Servetalis – de la pièce.

 

 

Les stations : l'acquisition de l'indépendance.

 

Jérémie Bernaert découvre la photographie à 18 ans. Il passe une semaine à New York en mai 1994. Il y achète un Nikon FM2 et passe une semaine dans la rue à prendre des photos.  En 2008, il bascule dans le numérique, dont il maîtrise d’avantage le tirage et la retouche, pour réaliser la série « 26 stations services », en référence à « 26 gasoline stations », le livre d’Ed Ruscha.

Par cet opus en forme d’hommage, Jérémie Bernaert s'expose personnellement et individuellement pour la première fois puisqu’il travaille depuis 2001 à la création vidéo mais dans un contexte d'aventures collectives de compagnies théâtrales.

 

La série de 52 clichés des 26 stations services est la série de la maturité photographique, mais avant tout de son autonomie artistique. De 2008 à 2013, Jérémie Bernaert photographie 26 stations de par le monde, il plonge dans des univers qui lui sont inconnus, porté par la magie de l’émotion esthétique. La plupart du temps de nuit, il déniche des stations services dénuées d'activités humaines à la recherche de l’émotion éprouvée enfant, lorsque son père s’arrêtait au milieu de la nuit pour faire le plein d’essence dans ce monde lumineux et éclatant, perdu sur une aire d’autoroute. Il retravaille les clichés, les épure.

Pour lui, ce travail, qu'il qualifie d'artisanal, est sa formation, son apprentissage, c'est ainsi qu'il devient photographe et qu'il conquiert un moyen d’expression propre.

26 stations services ce ne sont pas 26 clichés, mais bien 52 images enchaînées et liées par la narration symbiotique qu'apposera Jérémie Bernaert par la suite aussi, lors de ses premières Déambulations photographiques.

 

Dès lors, tout en continuant à travailler sur des spectacles à travers le monde, Jérémie Bernaert recrée un univers, son univers à partir de ce qu'il traverse, ce qu'il ressent, ce qui l'éblouit. Il raconte ces moments, souvent solitaires, où il est happé par des atmosphères et des sensations qui créent cet état de photographie en lui. Sensible à la lumière naturelle ou artificielle et à la géométrie, ses cadres sont souvent vides, comme si la solitude nécessaire pour son travail se transposait dans ses compositions.

 

 

Des Déambulations au Phlog : la voie narrative.

 

C’est en 2014, à l'occasion du festival d'Avignon où il présente le spectacle La Brique, qu’il décide d'exposer son travail et réalise une première Déambulation Photographique dans les rues et sur les façades de la ville. Il donne rendez-vous à un groupe d’une cinquantaine de personnes, qu’il embarque pour une promenade pendant laquelle il projette ses textes et ses séries photos pendant 40 minutes, le long d’un parcours préalablement repéré. Pour ce faire, il est totalement mobile, au moyen d’une batterie sur le dos et d’un vidéoprojecteur qu'il manipule. Il réalise par la suite neuf autres déambulations, performances plastiques photographiques éphémères dans l'espace urbain au gré de ses pérégrinations (Avignon, Lille, Bruxelles, Montréal, Québec...).

 

Cette forme de la déambulation, est le terreau de son Phlog (sorte de blog photo) : pendant les Déambulations, textes et photos sont séparés, souvent dans des temporalités et des modalités différentes : les séries photo sont projetées sur des endroits fixes préalablement choisis, tandis que les textes sont projetés en avançant, reliant les espaces choisis pour les séries photographiques. Le Phlog, lui, est la fusion du texte et de la photo.

 

D’ailleurs dans un premier temps les textes du Phlog, sont liés aux images ou à l’instant de leur production. Et au fil du temps ce lien se distend et rend les séries équivoques :  les textes – récits ou pensées – bien que superposés, peuvent aujourd’hui sembler indépendants. Et c’est dans cette forme de narration, mélangeant textes et photos, que réside le style de Jérémie Bernaert.